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Comprendre

L’alimentation sélective chez les enfants

Je trouve de plus en plus d’articles sur le sujet, dont l’écrasante majorité est malheureusement en anglais. Je sais que certains d’entre vous ne parlent pas bien anglais, je me permets donc de traduire ces articles. J’en ai plusieurs sous le coude, je vais essayer de prendre le temps de les traduire dans les jours qui viennent..

Kartini-Clinic

Cet article a été écrit par Julie O’Toole, et publié le 14 mars 2013 sur le blog de la Clinique Kartini de Portland, spécialisée dans les troubles alimentaires.

Il y a un trouble alimentaire pédiatrique dont on parle peu, que je n’ai pas encore beaucoup traité sur mon blog, tout comme on en parle assez peu ailleurs, y compris dans les différentes publications du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, un ouvrage de référence publié par la Société américaine de psychiatrie, NDT). En tant que pédiatre généraliste, tout comme d’autres pédiatres, j’ai croisé des cas, mais ce n’est qu’en lisant, il y a quelques années, le livre des Dr Rachel Bryant-Waugh et Dr Bryan Lask, Eating disorders: a parents’ guide, que j’ai pris conscience de ce trouble assez commun, appelé « alimentation sélective ». Depuis, j’ai vu beaucoup de patients de ce type.

Je n’ai connaissance d’aucune étude sur l’étendue de ce trouble, mais mon expérience m’a appris que l’alimentation sélective atteint souvent les garçons, et se retrouve souvent dans une même famille. Et, bien que ce ne soit pas mortel, ni nécessairement accompagné d’autres difficultés psychologiques, ce trouble cause beaucoup d’angoisse chez les parents, et par extension, une grande détresse chez les enfants.

Ok, donc qu’est que l’alimentation sélective ? L’AS est une condition présente depuis la plus tendre enfance, où les enfants mangent une variété très restreinte d’aliments, et refusent tous les autres aliments, bien que leur courbe de croissance soit normale. De tels enfants ne sont pas réceptifs à la persuasion ; ni les menaces, punitions, « bons points », pas plus que devoir rester à table « jusqu’à ce qu’ils finissent leur assiette » n’aide le moins du monde. Les parents de mangeurs sélectifs racontent régulièrement avoir essayé toutes ces choses et plus encore — souvent pour apaiser les grands parents — sans résultat. Ces enfants préfèrent littéralement se laisser mourir de faim plutôt que de manger des aliments en dehors de leurs limites.

Et quelle limite ! Typiquement, leurs aliments favoris sont désignés comme diaboliques, et font que les parents culpabilisent de les offrir à leurs enfants : des Cheetos, du sirop au chocolat dans un type de lait particulier, du beurre de cacahuète, des nuggets de poulet (mais seulement de chez McDonald’s), du pain blanc d’un type particulièrement non nutritif… Principalement des féculents, du sucre, et du gras. Il est rare qu’un tel enfant mange n’importe quel type de pain ou de beurre de cacahuète – non, il faut qu’il vienne de tel endroit, et il ne peut pas être modifié ni amélioré de quelque manière que ce soit. Pouvez-vous imaginer à quel point cela peut être frustrant pour les parents ? Ils voient leur pédiatre, qui leurs disent que leur enfant est normal et que ça va passer en grandissant.

Il est normal, oui, mais cela ne va vraisemblablement pas passer en grandissant. Les mangeurs sélectifs peuvent faire une « overdose » de certains aliments qu’ils préféraient auparavant, et trouver de nouveaux substituts (aussi appétissants), mais généralement, ils entrent dans l’âge adulte en étant capable de manger une très mince variété d’aliments, deviennent ce mari (ou moins souvent, cette femme) qui ne mange que « des trucs blancs, natures, et pas cuisinés » — pas de légumes verts, seulement du maïs, pas de fruits, etc. Et ils vont parfaitement bien. J’insiste sur le bien. Warren Buffet est un mangeur sélectif connu, et il a plus que réussi, merci beaucoup.

L’écrasante majorité des mangeurs sélectifs ne consultent jamais de médecins spécialistes des les troubles alimentaires chez l’enfant tels que moi, mais quelques uns le font. L’information essentielle concernant de tels enfants se trouve dans leur courbe de croissance. Si elle est normale, alors il n’y a simplement pas de problème. Dieu seul sait pourquoi ces enfants sont capables de grandir en si bonne santé et devenir si intelligent seulement avec des Cheetos, du lait chocolaté et des nuggets de poulet, mais ils y arrivent. Je n’ai aucun souvenir d’avoir rencontré un mangeur sélectif obèse ou même en surpoids, et sous réserve qu’ils ne soient pas persécutés dans un sentiment d’infériorité et de « mauvais comportement » à cause de leurs habitudes alimentaires, ils sont par ailleurs de beaux enfants, peut-être un peu néophobes (peur du changement et des nouvelles choses) en général, mais certainement pas des malades mentaux.

Mais la détresse des parents est réelle. Il est profondément établi de se sentir mal si nous ne pouvons pas nourrir correctement nos enfants. Les mères en particulier doivent supporter les piques des donneurs de conseils bien intentionnés : « confisque son iPad jusqu’à ce qu’il mange quelque chose de bon pour lui », ou « interdis-lui de sortir de table, elle mangera quand elle aura assez faim ». Oh non, elle ne mangera pas. Vraiment pas. Et ce n’est pas un échec en tant que parent ni un manque d’attention. Donc, l’une des première choses que je fais quand je reçois un enfant comme ça et voit sa courbe de croissance presque invariablement normale, est de complimenter les parents sur le bon boulot qu’ils ont fait à prendre soin de leur enfant. Et ils ont vraiment fait du bon boulot.

Au risque d’être trop visuelle, je me dois de poser une question à ceux qui croient que de tels enfants peuvent diversifier leur alimentation s’ils le devaient vraiment : qu’est ce qu’il faudrait pour vous convaincre de manger de la crotte de chien ? Vous voyez ce que je veux dire ? Si on vous forçait, vous auriez sûrement des haut-le-cœur et vomiriez probablement — exactement la même réaction qu’auraient la plupart de ces enfants si on leur présentait un aliment en dehors de leurs limites. Quelle est la probabilité que vous changiez d’avis à propos de ce plat gastronomique, peu importe qui d’autre le mange et trouve que c’est bon pour la santé. Ayez pitié de ces enfants dont le cerveau est programmé pour rejeter ce que nous trouvons normal de manger. Si leur croissance est normale, nous sommes tirés d’affaire. Libérez les parents de ce sentiment d’échec, complimentez-le sur le bon boulot qu’ils ont fait pour élever un enfant qui grandit bien, et laissez leur enfant se préoccuper des seules vraies tâches de l’enfance : s’amuser, apprendre de nouvelles choses, se faire des amis et trouver leur place dans le monde.

Il est bien connu — et probablement ironique, prononcé par un médecin spécialiste des troubles alimentaires — que l’homme ne vit pas seulement de pain.

Merci beaucoup à Vicky du groupe Facebook Selective eating disorder pour avoir partagé cet article !

Se soigner

Hypnothérapie

Ce qui m’a décidée à y aller

L’hypnose, on m’en a souvent parlé, on m’a souvent dit que ça marchait bien pour les phobies, et qu’il faudrait que j’essaye. J’ai toujours eu dans l’idée qu’un hypnothérapeute ne se trouvait pas sur Google, qu’il fallait connaître quelqu’un qui puisse t’en recommander un, car c’était un milieu où on pouvait facilement tomber sur des charlatans. Cette page confirme d’ailleurs ce que je pensais. Seulement voilà, je ne connaissais personne qui soit capable de me recommander un.

Félix Economakis, un hypnothérapeute anglais, participait activement au groupe Facebook anglophone Living with SED (Selective eating disorder), sur lequel j’étais moi aussi assez active à l’époque.

Déjà, il se définissait comme hypnothérapeute. Je ne savais pas qu’il s’agissait de thérapeutes, je pensais qu’on disait simplement « hypnotiseur ». Le mot thérapeute m’a rassurée, c’est peut-être bête, et ce n’est sûrement pas encadré « médicalement », mais dans mon esprit, c’est quand même un gage de sérieux.

Ensuite, il se targuait d’avoir traité — et guéri ! – plusieurs dizaines d’adultes atteints de néophobie, et ce en une séance seulement ! Sa promesse de changer la vie des néophobes était assez bluffante, et, je dois l’avouer, plutôt tentante…

J’étais quand même un peu dubitative, j’attendais que d’autres se lancent pour voir ce que ça donnait. Les premiers ont été très enthousiastes, puis la joie est vite retombée, façon soufflé au fromage. Oui, la peur est partie, non, leur régime alimentaire ne s’est pas franchement étendu pour autant. Ils arrivent à goûter, mais réussir à aimer et incorporer un nouvel aliment à leur « safe foods list » est une autre paire de manche.

Soit, sachant cela, j’ai pris ma décision en toute connaissance de cause. Je peux espérer que l’angoisse parte, mais je ne serai pas totalement guérie de mon trouble alimentaire pour autant. Ok, ça me va, ce serait déjà une première étape de franchie. J’avais déjà touché du doigt, avec mon traitement aux anti-dépresseurs, qu’il y avait bien 2 versants à ma maladie : l’angoisse d’un côté, l’hypersensibilité de l’autre.

Si la thérapie cognitive et comportementale et le traitement aux anti-dépresseurs m’avaient déjà bien aidés à dépasser ma phobie de goûter de nouveaux aliments, il me semblait tout de même que je n’étais pas tout à fait guérie, et qu’il me restait encore un fond d’angoisse à faire disparaître.

J’ai donc décidé de me jeter à l’eau.

 

Seulement, bien qu’à l’aise en anglais, j’avais peur que le fait d’être francophone pose problème pendant la séance. Je lui ai donc demandé s’il pouvait me recommander un hypnothérapeute français à Paris, ce qu’il a fait. J’ai donc pris rendez-vous

 

J’ai ressassé l’idée pendant un moment, un peu rebutée par le fait de devoir aller à Londres, et de devoir faire une séance en anglais, et aussi bien embêtée car Felix demande d’amener 5 aliments, présentant une difficulté croissante, afin de les goûter à la fin de la séance pour vérifier si ça a marché. Et très franchement, je n’ai aucune idée de ce que j’aurais bien pu emmener comme aliments..

Puis un beau jour, ça m’a pris un peu comme une envie de pisser, je me suis décidée à chercher un hypnothérapeute ici. J’ai la chance d’habiter à Paris, il doit bien y en avoir des tas des hypnothérapeutes, il n’y a pas de raison qu’ils soient plus nuls qu’à Londres. Donc j’ai demandé à Google de me trouver des hypnothérapeutes, de préférence pas trop loin du bureau histoire que ce soit encore + pratique, et j’en ai contacté plusieurs histoire de pouvoir poser mes questions, savoir s’ils avaient déjà traité des phobies alimentaires, voir un peu si le feeling passait, et éventuellement prendre rendez-vous.

Et c’est là que ce que je pensais à propos de l’hypnose s’est confirmé, et que j’ai pris un peu peur. Si les 3 autres personnes que j’ai eues au téléphone avaient l’air au demeurant très charmantes, gentilles, professionnelles et disponibles, le 4e m’a carrément choquée. Il m’a annoncé qu’il faudrait au moins 10 séances, à 100€ la séance (déjà, à ce stade, Felix me dirait : « fuiiiiis »), et donc je lui ai répondu « je vais réfléchir, c’est tout de même un budget et pour l’instant je ne l’ai pas », ce à quoi il m’a répondu : « je vous propose un marché : pour que cela marche, il faudra que vous vous investissiez aussi. Si ça marche, c’est que vous aurez rempli votre part du contrat. Je ne vous ferai rien payer, votre guérison sera ma récompense. Si ça ne fonctionne pas, c’est que vous n’aurez pas fait votre part du travail, donc vous devrez me payer les 10 séances à la fin de celles-ci. » Là, j’ai pris peur, je l’ai remercié un peu trop rapidement en lui disant que j’allais réfléchir (c’était bien sûr déjà tout réfléchi), j’ai raccroché et suis partie me cacher dans un coin.

J’avais déjà pris rendez-vous avec l’une des trois premières, mais je ne savais pas trop où j’allais mettre les pieds. Quand j’ai annoncé sur le groupe que j’avais pris RDV, Felix m’a dit « ah zut, j’avais quelqu’un à te recommander chaudement ». Il avait dit le mot magique, encore plus rassurant que thérapeute : recommandé. Donc ni une ni deux, j’ai décommandée la madame trouvée sur Google, et pris rendez-vous avec Antoine Garnier.

Au téléphone, le feeling est bien passé, et en plus, il avait déjà traité plusieurs patients atteints de phobies alimentaires, « des adultes qui mangeaient comme des enfants », pour reprendre ses propres termes. Je me suis donc sentie plus rassurée.

 

Je ne me suis pas trop renseignée avant la séance, volontairement. Je ne voulais pas arriver avec des apriori sur ce qui allait se passer ou non, et sur ce que je pouvais espérer à la sortie. J’y suis allée en me disant que si ça marche tant mieux, sinon ce n’est pas grave, ça ne me coûte rien d’essayer — enfin que du financier mais pas d’effort particulier ni de douleur quelconque — et au moins je n’aurais pas à regretter de ne pas avoir tenté.

 

Le mode et la fréquence des séances

Pendant la séance, Antoine a commencé par me poser des questions à propos de mon problème, mais surtout orientés sur le futur. Ce que j’aimerais améliorer, ce que j’attendais des séances d’hypnose.

Ensuite, il a vérifié que j’étais bien réceptive à l’hypnose, notamment en faisant bouger ma main toute seule. Ne me demandez pas comment, mais effectivement ma main bougeait bien toute seule, un peu comme la trotteuse d’une horloge qui se déplace de quelques millimètres toutes les secondes.

Puis il m’a fait faire des exercices de projection, où je devais imaginer différents scénarios pendant qu’il m’hypnotisais — par exemple ma réaction actuelle face à un aliment nouveau, puis m’imaginer manger avec plaisir ce même aliment. Je dois avouer que je ne suis pas très douée avec la projection, et que visualiser dans ma tête ce qu’il me demandait était très compliqué.

Je l’ai revu trois semaines plus tard, puis encore une ou deux fois ensuite.

 

Pourquoi j’ai arrêté

Je n’ai pas franchement ressenti d’amélioration suite à ses séances. Peut-être un peu moins d’anxiété face aux nouveaux aliments, mais je n’en étais pas vraiment sûre, et puis c’était quand même ma 3e tentative de traitement (après la thérapie cognitive et comportementale, et le traitement aux anti-dépresseurs), et c’est un peu difficile de quantifier à quel traitement sont dûs les progrès.

En tout les cas, ce dont je suis sûre, c’est que je n’ai pas remarqué de changement significatif, et encore moins radical, à la suite des séances d’hypnose, comme Félix Economakis semblait le promettre…

Comprendre

Une phobie comme les autres ?

La question était de savoir combien d’entre nous sont complètement honnête avec les gens à propos de leur SED. La personne ayant soulevé ce sujet ne l’est pas, s’en cache le plus possible, mais elle se dit que peut être qu’être plus ouverte à ce sujet pourrait l’aider à mieux le vivre. Parmi les réponses, certains s’en cachent carrément, la plupart évitent le sujet en disant simplement qu’ils n’ont pas faim ou qu’ils ne se sentent pas très bien. Peu sont ceux qui comme moi l’expliquent clairement.

Avec le temps, j’ai réalisé que plus je l’expliquais clairement, moins on m’emmerdait à ce sujet. En prenant les devants, en expliquant le problème avant même que les questions se posent, je trouve qu’il est plus facile d’éviter les questions qui mettent mal à l’aise, les réflexions déplacées, et on peut plus facilement orienter la discussion dans le sens que l’on souhaite. Ainsi, quand la discussion s’oriente vers ce sujet, je dis directement que j’ai une phobie de la bouffe. Je place le mot phobie le plus rapidement possible. Les gens savent ce que c’est, et comprennent plus facilement ce terme, que même le terme néophobie, ou encore moins trouble de l’alimentation sélective… Ils sont toujours un peu dubitatifs : comment peut-on avoir peur de la nourriture alors que 1/ c’est inoffensif, et 2/ c’est vital pour la survie de l’homme.

Les phobies des souris, des araignées, de la foule, sont des peurs souvent évoquées, et assimilées par tous comme des raisons « valables » à une phobie. Alors que bien souvent, les personnes souffrant de ces phobies n’ont même jamais été confrontées à un événement traumatisant impliquant l’un de ces éléments (pour la foule peut être un peu plus). On ne remet pas en cause ces phobies. Pourquoi cela devrait-il être différent pour la nourriture ? C’est pourtant le cas. Les gens ne peuvent pas concevoir qu’on puisse avoir une phobie de la nourriture.

Et c’est là que Felix E. a eu un raisonnement qui m’a bien plu :

Le sentiment de honte est très destructeur et ajoute une autre couche d’angoisse à la personne atteinte de SED, dont elle pourrait vraiment se passer. Combien de phobiques des araignées sont honteux de leur phobie ? Très peu. Si quelqu’un avoue être effrayé par des araignées minuscules, les autres personnes présentes ont tendance se montrer compréhensives.

Pourquoi une phobie de la nourriture devrait être différente d’une autre phobie ? Ça ne devrait pas. Mais après avoir entendu bon nombre de fois « ooh, mais ce n’est que de la nourriture, comment peux-tu être phobique de la nourriture ?! », à un certain moment le jugement négatif des autres (souvent basé uniquement sur leur ignorance) va commencer à déteindre et la personne atteinte va elle-même se juger de manière négative.

Si vous croyez un tel jugement, alors vous allez souffrir, vous sentir incompris et honteux, alors vous gardez cela secret. Vous vous sentez complexé et timide, et êtes rapidement sur la défensive.

Cela agrave encore plus le problème.

Prenons l’exemple des personnes phobiques des araignées. Elles acceptent d’avoir une phobie et se disent « Et alors ? La plupart des gens ont une phobie de quelque chose. ». Ces personnes ne se ressent pas le besoin de s’en cacher, de juger ou quoi que ce soit. Ils l’acceptent tout simplement. C’est beaucoup plus facile de vivre avec.

Si vous êtes indulgent vous-même, que vous tolérez et accepter votre SED, vous allez alors projeter cela sur les autres autour de vous, les éduquer en conséquence et ils deviendront alors eux-aussi plus indulgents, et compréhensifs, ils l’accepteront aussi plus facilement. Ils prennent exemple sur vous. Ne prenez pas ça personnellement, voyez le simplement comme une ignorance temporaire de comment fonctionne le SED.

Pour accepter plus facilement votre SED, accordez vous la même indulgence que si vous aviez une phobie des araignées. Rappelez-vous que votre inconscient peut créer des phobies de n’importe quoi. La plupart des personnes ayant la phobie des araignées ou des serpents n’ont jamais été blessées par des serpents ou des araignées, alors que la plupart des personnes souffrant de SED ont bel et bien ressenti de la douleur – vomissements, crampes, intolérances, réactions allergiques, goûts infects ou textures désagréables par le passé. Toutes ces expériences justifient bien de développer une phobie, et bien plus que celles justifiant les autres phobies citées plus tôt.

 

Journal d'une néophobe

Il était une fois…

Il était une fois une petite fille très difficile, diront la plupart des gens qui m’ont connue. Une chieuse, une vraie, un petit monstre même diraient mes oncles, tantes et cousins. Une gamine qui n’a pas fait le passage aux morceaux, dirait ma mère. Peut-être parce que mon frère est né à ce moment là, ou peut-être pas… Une gamine traumatisée par un papa énervé qui a crié trop fort contre sa fille qui ne voulait pas manger, dirait mon père, qui culpabilise encore. Une fille qui s’écoute, disent certains, qui ne prennent pas vraiment la peine de creuser sous l’écorce.

Bébé, je mangeais de tout, tant que c’était en bouillie, ma mère me faisait même avaler de la cervelle et du foie sans aucun souci, hyper fière de sa fille qui mange de tout sans broncher. Si elle avait su… Puis ça a bloqué, comme ça sans savoir pourquoi. Je n’ai aucun souvenir de ça, j’étais trop petite pour m’en rappeler. Mon premier souvenir à ce propos date de la maternelle, j’étais la dernière à la cantine, tous les autres avaient déjà terminé leur repas et étaient repartis jouer dans la cour, mais moi j’étais toujours là, l’irréductible qui refuse encore et toujours de manger, ne cédant à aucune des ruses des dames de la cantine…

Jusqu’en CM1, mon repas tous les midis comprenait deux yaourts nature, et rien d’autre. Des frites ou des pâtes quand il y en avait au menu, mais sinon les deux yaourts qu’on me mettait gracieusement de côté chaque jour me suffisaient pour tenir jusqu’au soir. C’était le meilleur compromis que ma mère avait réussi à trouver avec l’école pour que je puisse rester à la cantine. Mais au cours de mon année de CM1 la direction a changé, et avec elle, mes privilèges ont disparu. Et je n’ai plus jamais remis les pieds dans une cantine de ma vie.

Petite, mon alimentation se limitait à une quinzaine d’aliments, tout au plus.

Principalement des féculents. Pâtes au beurre (et même pâtes de couleurs, attention !), riz au beurre aussi, les deux assaisonnés d’une poignée de sel et d’un cube de bouillon de boeuf Maggi, mais si c’était du bouillon de volaille ou autre, ou alors une autre marque, je le sentais de suite, et la vue d’un micro morceau de carotte inhabituel au milieu de mon plat de pâtes m’empêchait de toucher à mon assiette. Pomme noisettes (affectueusement surnommées patates rondes), et pommes rissolées (patates carrées), gaufres de pommes de terre (de la marque Findus, un de mes repas préférés jusqu’à ce qu’ils aient la très mauvaise idée d’arrêter d’en faire !), frites. Mais pas de pommes de terre vapeur, pas de purée, pas de gratin dauphinois ni aucun gratin d’ailleurs. Pas non plus de blé, ma mère a tenté l’Ebly une fois, mais ce fut un échec cuisant. Pas de semoule non plus.

Côté légumes, c’était… comment dire ? Assez limité. Le velouté de légumes verts de ma maman, et rien d’autres. Elle le faisait maison, et y mettait le maximum de légumes possible, le moulinait une fois puis deux avant de le congeler dans des pots à confiture. Puis chaque soir, ou un soir sur deux suivant les périodes, elle le repassait au mixeur avant de le servir, pour être vraiment certaine qu’il ne restait plus un seul morceau. C’était ma seule source de légumes. Pour les fruits, même combat. Le seul qui passait était la banane. Je ne peux pas dire que j’aimais vraiment ça, mais je pouvais en manger, et du coup, à m’avoir forcée à en manger régulièrement, j’en suis aujourd’hui dégoûtée.

Pas de viande, pas de poisson, pas de volaille. Aucune exception. Pas de poisson pané, pas de jambon, pas de steak haché, rien. Aucune exception. Un peu d’œufs, mais à la coque uniquement, et attention, ils devaient être cuits parfaitement car si le jaune avait durci ne serait-ce qu’un peu, hors de question que j’y touche. Et c’était la croix et la bannière pour réussir à me faire manger un peu de blanc d’oeuf.

Pour compenser tout ça, comme je l’ai dit un peu plus haut, velouté de légumes chaque soir, et yaourt obligatoire matin midi et soir pour le calcium. L’avantage, c’est que je n’ai jamais été punie de desserts ! Et bien sûr, yaourts sans aucun morceau de fruits, et pas de compote non plus.

Ah, et puis aussi, je n’aimais pas l’eau, je ne buvais que de l’Oasis orange (parce que Oasis is good).

Côté sucré, je suis beaucoup moins difficile, mais là encore aucune règle ne s’applique. J’aimais certains biscuits et d’autres non, sans aucune raison apparente. Les crêpes oui, le pain oui, mais blanc de blanc, pas de pain de campagne, et encore moins du pain aux céréales. La moindre graine apparente m’empêchait totalement de toucher au pain. Et en parlant de céréales, j’en mangeais, mais des Coco Pops seulement, et surtout pas une autre marque. Non, toutes les céréales au chocolat ne se ressemblent pas.

Ah, et puis histoire d’outrer bon nombre de personnes : non, je n’aime pas le Nutella.

Voilà la liste non-exhaustive mais presque quand même de mon alimentation, de mes 2 ans à il y a quelques mois. Je ne pense pas avoir oublié grand chose…

Se soigner

Traitement des TOC : anti-dépresseurs à forte dose

Ce qui m’a décidée à y aller

Pendant un repas de famille dans un resto un peu gastro, mon cousin a fait une remarque comme quoi j’étais un mauvais exemple pour ses enfants — d’une dizaine d’années — car j’avais droit à une assiette de pâtes au beurre alors qu’il essayait de leur inculquer qu’il fallait goûter à tout avant de dire « j’aime pas ». Un ami de famille de longue date qui est aussi médecin généraliste a entendu cette remarque, et en a discuté par la suite avec ma maman pour en savoir un peu plus sur mon blocage alimentaire.

Il lui a proposé de me rencontrer en consultation, pour confirmer ses hypothèses, et éventuellement me proposer un traitement. Il voulait tout d’abord écarter l’anorexie, s’assurer qu’il s’agissait d’un problème différent, et essayer de mieux comprendre ce fameux problème.

Selon lui, la néophobie alimentaire peut être assimilée à un TOC — trouble obsessionnel compulsif — car cela se caractérise par une forte montée d’angoisse incontrôlée face à une situation donnée. On peut traiter les TOC avec des anti-dépresseurs — dans mon cas le Zoloft — afin de diminuer les réactions d’angoisse de la personne atteinte de TOC. Ainsi, une fois l’angoisse apaisée par les médicaments, il devient plus facile de faire face à l’objet sa phobie et de le combattre.

 

Le traitement

Ce traitement n’est pas anodin, car la dose prescrite est plus forte que le dosage initial prévu pour traiter la dépression.
J’ai commencé avec 50mg de Zoloft par jour, puis suis montée à 100mg par jour au bout d’un mois. Un mois plus tard, j’aurais dû passer à 150mg, mais mon médecin m’avait trouvée fatiguée, et effectivement je l’étais vraiment. Il avait alors préféré attendre un mois de plus avant d’augmenter la dose.
Finalement, j’ai arrêté mon traitement au bout de cinq mois, les effets secondaires étant trop lourds à supporter. Le plan de base prévoyait que je continue un peu plus longtemps, et avec une dose plus forte, mais les résultats se faisant plus rares, et les effets secondaires étant ce qu’ils étaient, nous avons pris la décision de nous arrêter là.

 

Pourquoi j’ai arrêté le traitement

Comme tout anti-dépresseur, le Zoloft a de nombreux effets secondaires, et même si les résultats ont été spectaculaires et bien au-dessus de mes espérances, il s’agissait tout de même d’un traitement vraiment lourd. J’ai eu plusieurs semaines d’insomnies, lorsque l’on a doublé la dose pour la première fois. Puis les insomnies se sont calmées, mais d’autres effets secondaires sont venus les remplacer. J’ai eu des maux de ventre persistants et une digestion très difficile, des suées nocturnes qui me réveillaient détrempée chaque nuit, un certain manque d’attention et des pertes de mémoire assez troublantes, me retrouvant coincée en bas de chez moi, incapable de me rappeler le code d’entrée de ma résidence… Bien qu’ayant retrouvé le sommeil, je dormais très mal et était toujours vraiment très fatiguée, subissant des étourdissements et vertiges plusieurs fois par jour.
Rien de très grave au final si on prend chaque effet séparément, mais des petits riens qui s’accumulaient et qui ont fini par rendre le traitement trop lourd à supporter…

Ce que j’en ai retiré

Malgré tous ces effets secondaires clairement négatifs (je préfère être totalement transparente et surtout ne pas vous inciter à prendre un traitement aussi lourd sans vous parler de tous les aspects du traitement !), j’ai quand même pu progresser très nettement grâce à ce traitement.

En moins de six mois, j’ai plus que doublé le nombre d’aliments que j’étais capable de manger. J’ai été capable de goûter des aliments dont l’odeur me donnait envie depuis des années, comme la pizza, le poulet, ou encore le melon.

J’ai pu intégrer tout de suite la pizza à mon alimentation « quotidienne » (sans en manger tous les jours, c’est un aliment dont j’ai tout de suite été capable de faire un repas entier, pour lequel il ne m’a pas fallu de période de « transition » ou d’habituation).

Pour le poulet, c’est plus compliqué, et trois ans plus tard j’y travaille toujours, mais cela dit le poulet est quand même maintenant l’un des plats que je peux commander au restaurant, et je prends du plaisir à en manger, même si je suis toujours incapable de croquer à pleine dent dans un aileron de poulet.

Pour le melon, ça a été une grande déception au début. J’ai détesté le goût. Des années à renifler ce fruit avec envie, pour finalement ne pas en aimer le goût, quelle déception ! Et puis finalement, je me suis accrochée, j’ai continuer à en goûter des petits morceaux plusieurs fois, et je me suis un peu habituée. C’est plus compliqué que les autres aliments car chaque été, il faut recommencer l’habituation presque à zéro, après des mois sans en avoir mangé, mais j’arrive tout de même aujourd’hui à en manger quelques tranches.

Comme l’espérait mon médecin, les anti-dépresseurs m’ont permis de savoir que j’étais capable de goûter de nouveaux plats. Ils ont réellement été d’une grande aide pour goûter les aliments qui me donnaient envie depuis longtemps, ainsi que d’autres aliments, proches de ceux de mon alimentation habituelle. J’ai vraiment appliqué le principe de food chaining pour évoluer vers des aliments qui se rapprochaient de mes aliments sûrs, et ainsi me faisaient moins peur (et aussi me donnaient plus envie).

En revanche, lorsque j’ai commencé à m’éloigner des textures auxquelles j’étais habituée, et aussi à m’orienter aussi vers des goûts plus prononcés, je me suis vraiment rendue compte que ma perception des goûts et des textures était exacerbée.
Je mettais des heures à me remettre de trois grains de poivre dans un plat, quand ma mère me disait ne même pas l’avoir senti ; accepter un morceau de poulet dans ma bouche était une véritable épreuve et il était impossible pour moi de l’avaler si je ne le camouflais pas dans une grosse bouchée de pomme de terre ; mettre un quartier d’orange dans ma bouche me faisait avoir des nausées sans fin alors que c’est un goût que j’adore et dont je bois des litres et des litres chaque semaine…

On avait beau me dire que j’intellectualisais trop, et qu’il fallait que je fasse comme pour les enfants au moment de la diversification (manger et puis c’est tout sans me poser de question), je sentais bien qu’il y avait une part du problème qui restait non résolue malgré mes progrès faramineux.

Je commençais peu à peu à mettre le doigt sur une réalité nouvelle pour moi à l’époque : mon problème n’est pas que psy, il y a aussi une composante physiologique sur laquelle les médicaments n’ont pas d’effet : l’habituation aux goûts et l’acceptation des nouvelles textures.

 

Ce n’est que quelques années plus tard, grâce au témoignage d’Alexandra, que j’ai appris l’existence du Syndrome de dysoralité sensorielle, mais déjà, au bout d’à peine six mois de traitement aux anti-dépresseurs, je me rendais bien compte que j’arrivais au bout des progrès que j’étais capable de faire pour le moment.