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Journal d'une néophobe

Il était une fois…

Il était une fois une petite fille très difficile, diront la plupart des gens qui m’ont connue. Une chieuse, une vraie, un petit monstre même diraient mes oncles, tantes et cousins. Une gamine qui n’a pas fait le passage aux morceaux, dirait ma mère. Peut-être parce que mon frère est né à ce moment là, ou peut-être pas… Une gamine traumatisée par un papa énervé qui a crié trop fort contre sa fille qui ne voulait pas manger, dirait mon père, qui culpabilise encore. Une fille qui s’écoute, disent certains, qui ne prennent pas vraiment la peine de creuser sous l’écorce.

Bébé, je mangeais de tout, tant que c’était en bouillie, ma mère me faisait même avaler de la cervelle et du foie sans aucun souci, hyper fière de sa fille qui mange de tout sans broncher. Si elle avait su… Puis ça a bloqué, comme ça sans savoir pourquoi. Je n’ai aucun souvenir de ça, j’étais trop petite pour m’en rappeler. Mon premier souvenir à ce propos date de la maternelle, j’étais la dernière à la cantine, tous les autres avaient déjà terminé leur repas et étaient repartis jouer dans la cour, mais moi j’étais toujours là, l’irréductible qui refuse encore et toujours de manger, ne cédant à aucune des ruses des dames de la cantine…

Jusqu’en CM1, mon repas tous les midis comprenait deux yaourts nature, et rien d’autre. Des frites ou des pâtes quand il y en avait au menu, mais sinon les deux yaourts qu’on me mettait gracieusement de côté chaque jour me suffisaient pour tenir jusqu’au soir. C’était le meilleur compromis que ma mère avait réussi à trouver avec l’école pour que je puisse rester à la cantine. Mais au cours de mon année de CM1 la direction a changé, et avec elle, mes privilèges ont disparu. Et je n’ai plus jamais remis les pieds dans une cantine de ma vie.

Petite, mon alimentation se limitait à une quinzaine d’aliments, tout au plus.

Principalement des féculents. Pâtes au beurre (et même pâtes de couleurs, attention !), riz au beurre aussi, les deux assaisonnés d’une poignée de sel et d’un cube de bouillon de boeuf Maggi, mais si c’était du bouillon de volaille ou autre, ou alors une autre marque, je le sentais de suite, et la vue d’un micro morceau de carotte inhabituel au milieu de mon plat de pâtes m’empêchait de toucher à mon assiette. Pomme noisettes (affectueusement surnommées patates rondes), et pommes rissolées (patates carrées), gaufres de pommes de terre (de la marque Findus, un de mes repas préférés jusqu’à ce qu’ils aient la très mauvaise idée d’arrêter d’en faire !), frites. Mais pas de pommes de terre vapeur, pas de purée, pas de gratin dauphinois ni aucun gratin d’ailleurs. Pas non plus de blé, ma mère a tenté l’Ebly une fois, mais ce fut un échec cuisant. Pas de semoule non plus.

Côté légumes, c’était… comment dire ? Assez limité. Le velouté de légumes verts de ma maman, et rien d’autres. Elle le faisait maison, et y mettait le maximum de légumes possible, le moulinait une fois puis deux avant de le congeler dans des pots à confiture. Puis chaque soir, ou un soir sur deux suivant les périodes, elle le repassait au mixeur avant de le servir, pour être vraiment certaine qu’il ne restait plus un seul morceau. C’était ma seule source de légumes. Pour les fruits, même combat. Le seul qui passait était la banane. Je ne peux pas dire que j’aimais vraiment ça, mais je pouvais en manger, et du coup, à m’avoir forcée à en manger régulièrement, j’en suis aujourd’hui dégoûtée.

Pas de viande, pas de poisson, pas de volaille. Aucune exception. Pas de poisson pané, pas de jambon, pas de steak haché, rien. Aucune exception. Un peu d’œufs, mais à la coque uniquement, et attention, ils devaient être cuits parfaitement car si le jaune avait durci ne serait-ce qu’un peu, hors de question que j’y touche. Et c’était la croix et la bannière pour réussir à me faire manger un peu de blanc d’oeuf.

Pour compenser tout ça, comme je l’ai dit un peu plus haut, velouté de légumes chaque soir, et yaourt obligatoire matin midi et soir pour le calcium. L’avantage, c’est que je n’ai jamais été punie de desserts ! Et bien sûr, yaourts sans aucun morceau de fruits, et pas de compote non plus.

Ah, et puis aussi, je n’aimais pas l’eau, je ne buvais que de l’Oasis orange (parce que Oasis is good).

Côté sucré, je suis beaucoup moins difficile, mais là encore aucune règle ne s’applique. J’aimais certains biscuits et d’autres non, sans aucune raison apparente. Les crêpes oui, le pain oui, mais blanc de blanc, pas de pain de campagne, et encore moins du pain aux céréales. La moindre graine apparente m’empêchait totalement de toucher au pain. Et en parlant de céréales, j’en mangeais, mais des Coco Pops seulement, et surtout pas une autre marque. Non, toutes les céréales au chocolat ne se ressemblent pas.

Ah, et puis histoire d’outrer bon nombre de personnes : non, je n’aime pas le Nutella.

Voilà la liste non-exhaustive mais presque quand même de mon alimentation, de mes 2 ans à il y a quelques mois. Je ne pense pas avoir oublié grand chose…

Se soigner

Traitement des TOC : anti-dépresseurs à forte dose

Ce qui m’a décidée à y aller

Pendant un repas de famille dans un resto un peu gastro, mon cousin a fait une remarque comme quoi j’étais un mauvais exemple pour ses enfants — d’une dizaine d’années — car j’avais droit à une assiette de pâtes au beurre alors qu’il essayait de leur inculquer qu’il fallait goûter à tout avant de dire « j’aime pas ». Un ami de famille de longue date qui est aussi médecin généraliste a entendu cette remarque, et en a discuté par la suite avec ma maman pour en savoir un peu plus sur mon blocage alimentaire.

Il lui a proposé de me rencontrer en consultation, pour confirmer ses hypothèses, et éventuellement me proposer un traitement. Il voulait tout d’abord écarter l’anorexie, s’assurer qu’il s’agissait d’un problème différent, et essayer de mieux comprendre ce fameux problème.

Selon lui, la néophobie alimentaire peut être assimilée à un TOC — trouble obsessionnel compulsif — car cela se caractérise par une forte montée d’angoisse incontrôlée face à une situation donnée. On peut traiter les TOC avec des anti-dépresseurs — dans mon cas le Zoloft — afin de diminuer les réactions d’angoisse de la personne atteinte de TOC. Ainsi, une fois l’angoisse apaisée par les médicaments, il devient plus facile de faire face à l’objet sa phobie et de le combattre.

 

Le traitement

Ce traitement n’est pas anodin, car la dose prescrite est plus forte que le dosage initial prévu pour traiter la dépression.
J’ai commencé avec 50mg de Zoloft par jour, puis suis montée à 100mg par jour au bout d’un mois. Un mois plus tard, j’aurais dû passer à 150mg, mais mon médecin m’avait trouvée fatiguée, et effectivement je l’étais vraiment. Il avait alors préféré attendre un mois de plus avant d’augmenter la dose.
Finalement, j’ai arrêté mon traitement au bout de cinq mois, les effets secondaires étant trop lourds à supporter. Le plan de base prévoyait que je continue un peu plus longtemps, et avec une dose plus forte, mais les résultats se faisant plus rares, et les effets secondaires étant ce qu’ils étaient, nous avons pris la décision de nous arrêter là.

 

Pourquoi j’ai arrêté le traitement

Comme tout anti-dépresseur, le Zoloft a de nombreux effets secondaires, et même si les résultats ont été spectaculaires et bien au-dessus de mes espérances, il s’agissait tout de même d’un traitement vraiment lourd. J’ai eu plusieurs semaines d’insomnies, lorsque l’on a doublé la dose pour la première fois. Puis les insomnies se sont calmées, mais d’autres effets secondaires sont venus les remplacer. J’ai eu des maux de ventre persistants et une digestion très difficile, des suées nocturnes qui me réveillaient détrempée chaque nuit, un certain manque d’attention et des pertes de mémoire assez troublantes, me retrouvant coincée en bas de chez moi, incapable de me rappeler le code d’entrée de ma résidence… Bien qu’ayant retrouvé le sommeil, je dormais très mal et était toujours vraiment très fatiguée, subissant des étourdissements et vertiges plusieurs fois par jour.
Rien de très grave au final si on prend chaque effet séparément, mais des petits riens qui s’accumulaient et qui ont fini par rendre le traitement trop lourd à supporter…

Ce que j’en ai retiré

Malgré tous ces effets secondaires clairement négatifs (je préfère être totalement transparente et surtout ne pas vous inciter à prendre un traitement aussi lourd sans vous parler de tous les aspects du traitement !), j’ai quand même pu progresser très nettement grâce à ce traitement.

En moins de six mois, j’ai plus que doublé le nombre d’aliments que j’étais capable de manger. J’ai été capable de goûter des aliments dont l’odeur me donnait envie depuis des années, comme la pizza, le poulet, ou encore le melon.

J’ai pu intégrer tout de suite la pizza à mon alimentation « quotidienne » (sans en manger tous les jours, c’est un aliment dont j’ai tout de suite été capable de faire un repas entier, pour lequel il ne m’a pas fallu de période de « transition » ou d’habituation).

Pour le poulet, c’est plus compliqué, et trois ans plus tard j’y travaille toujours, mais cela dit le poulet est quand même maintenant l’un des plats que je peux commander au restaurant, et je prends du plaisir à en manger, même si je suis toujours incapable de croquer à pleine dent dans un aileron de poulet.

Pour le melon, ça a été une grande déception au début. J’ai détesté le goût. Des années à renifler ce fruit avec envie, pour finalement ne pas en aimer le goût, quelle déception ! Et puis finalement, je me suis accrochée, j’ai continuer à en goûter des petits morceaux plusieurs fois, et je me suis un peu habituée. C’est plus compliqué que les autres aliments car chaque été, il faut recommencer l’habituation presque à zéro, après des mois sans en avoir mangé, mais j’arrive tout de même aujourd’hui à en manger quelques tranches.

Comme l’espérait mon médecin, les anti-dépresseurs m’ont permis de savoir que j’étais capable de goûter de nouveaux plats. Ils ont réellement été d’une grande aide pour goûter les aliments qui me donnaient envie depuis longtemps, ainsi que d’autres aliments, proches de ceux de mon alimentation habituelle. J’ai vraiment appliqué le principe de food chaining pour évoluer vers des aliments qui se rapprochaient de mes aliments sûrs, et ainsi me faisaient moins peur (et aussi me donnaient plus envie).

En revanche, lorsque j’ai commencé à m’éloigner des textures auxquelles j’étais habituée, et aussi à m’orienter aussi vers des goûts plus prononcés, je me suis vraiment rendue compte que ma perception des goûts et des textures était exacerbée.
Je mettais des heures à me remettre de trois grains de poivre dans un plat, quand ma mère me disait ne même pas l’avoir senti ; accepter un morceau de poulet dans ma bouche était une véritable épreuve et il était impossible pour moi de l’avaler si je ne le camouflais pas dans une grosse bouchée de pomme de terre ; mettre un quartier d’orange dans ma bouche me faisait avoir des nausées sans fin alors que c’est un goût que j’adore et dont je bois des litres et des litres chaque semaine…

On avait beau me dire que j’intellectualisais trop, et qu’il fallait que je fasse comme pour les enfants au moment de la diversification (manger et puis c’est tout sans me poser de question), je sentais bien qu’il y avait une part du problème qui restait non résolue malgré mes progrès faramineux.

Je commençais peu à peu à mettre le doigt sur une réalité nouvelle pour moi à l’époque : mon problème n’est pas que psy, il y a aussi une composante physiologique sur laquelle les médicaments n’ont pas d’effet : l’habituation aux goûts et l’acceptation des nouvelles textures.

 

Ce n’est que quelques années plus tard, grâce au témoignage d’Alexandra, que j’ai appris l’existence du Syndrome de dysoralité sensorielle, mais déjà, au bout d’à peine six mois de traitement aux anti-dépresseurs, je me rendais bien compte que j’arrivais au bout des progrès que j’étais capable de faire pour le moment.